M Khassoum Diallo rend hommage à son frère Amath Dansokho : « Tu as porté en bandoulière les vertus pour lesquels nos ancêtres ont décidé de nommer la ville Kédougou… 

Rares sont les sénégalais qui ont bénéficié d’un témoignage aussi unanime et positif à leur disparition. De tous bords de la vie politique, des organisations sociales et religieuses, des couches populaires moins aisées, mais aussi du sénégalais lambda, le sentiment d’avoir perdu un pilier et héros national est réel, non seulement du fait de ton engagement politique et patriotique, mais et surtout parce que tu incarnais les valeurs et vertus qui font les grands hommes qui ont forgé l’histoire des nations.

Pour ma part, j’ai décidé de célébrer ta vie, au lieu de pleurer ta mort. Une vie, source d’inspiration pour mes compatriotes et moi, tant tu as incarné la pratique de ce en quoi tu croyais sans avoir été pris par défaut, même une fois, toute ta vie durant. Une vie utile de dévouement au service du peuple, de la liberté et de la vérité en toutes circonstances.

Un Cheikh musulman ayant quitté sa contrée d’origine pour visiter l’occident a fait ce témoignage à son retour. Il avait quitté une terre d’Islam sans avoir vu beaucoup de musulmans pour visiter une terre non-islamique où il avait vu de nombreux musulmans. Ceux qui dans leur vie quotidienne pratiquaient des valeurs prônées par la religion, en particulier en ce qui concerne les rapports entre les gens, le respect mutuel, l’entraide, la tolérance, l’équité etc. Cela montre l’importance de la  conformité nécessaire entre les valeurs auxquelles on croit et leur pratique et manifestation dans la vie quotidienne. N’est-ce pas notre mère Aïcha qui disait que le comportement du prophète Mohammed (PSL) était le Coran.

Pour célébrer ta vie, il m’a été inspiré de revisiter les enseignements contenus dans “Regard sur le passé” du Bembeya Jazz national en l’honneur de l’Almamy Samory Touré. Si les générations les plus jeunes n’ont pas vibré au rythme de cette mélodie inoubliable, et ont peut-être trouvé d’autres sources d’inspiration pour renforcer leur fibre patriotique, de nombreux africains reconnaitront un alignement parfait entre les valeurs que tu as incarnées et les enseignements contenus dans le récit qui accompagne cette mélodie.

En préambule, le récit précise: Il est des hommes qui, bien que physiquement absents, continuent et continueront à vivre éternellement dans le cœur de leurs semblables.

Je n’ai aucun doute que cette phrase s’appliquera à toi. Au delà des décorations, monuments, édifices ou rues qui pourraient porter ton nom, ne disais-tu pas que l’estime des sénégalais te suffisait largement comme hommage à ta mort. Sache qu’ALLAH t’a accordé ton vœu.

Le récit continue sur l’hymne de l’empire du Wassoulou qui proclame:

« Si tu ne peux organiser, diriger et défendre le pays de tes pères, fais appel aux hommes les plus valeureux ; Si tu ne peux dire la vérité en tous lieux et en tout temps, fais appel aux hommes plus courageux. Si tu ne peux protéger le faible et braver l’ennemi, donne ton sabre de guerre aux femmes qui t’indiqueront le chemin de l’honneur. Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées, donne ta parole au griot. Oh Famah, le peuple te fait confiance, parce que tu incarnes ces vertus ».

Je suis tenté de remplacer Famah par Amath, car tu as incarné toutes les valeurs et vertus décrites dans cet hymne et même au-delà. Etre dans un gouvernement ne t’a jamais empêché de dire la vérité et de protéger les plus faibles, faisant fi aux attraits et autres bénéfices du pouvoir. Quand tu étais ministre, de nombreux pères de famille aux ressources limitées ont accédé à la propriété grâce à toi. Par la suite, de nombreux combats pour la démocratie au Sénégal ont été initiés dans ta maison. Ne t’a-t-on pas vu participer à une manifestation pour plus de démocratie au Sénégal à la place de l’obélisque face à la police à plus de 70 ans tout en étant malade? N’est-ce pas là une preuve de ton dévouement sans faille pour ton peuple et ton pays. Si vraiment la jeunesse sénégalaise avait encore besoin de modèles, il n’y a vraiment pas à aller chercher loin. Tu remplis tous les critères pour être l’un d’eux car tu as donné ta santé, ta jeunesse et ta vie  pour hausser très haut la dignité, la réputation et le drapeau sénégalais.

Toujours inspiré par Bembeya, le récit poursuit en donnant des citations de personnes qui ont combattu l’Almamy Samory Touré et essayé de salir sa mémoire. Ses ennemis les plus mortels sont  unanimes à reconnaitre qu’il ne violait jamais la parole donnée. La trahison n’était pas dans son habitude. Il est le seul ayant fait preuve de qualités caractérisant un chef de peuple, un stratège et surtout un politique. Conducteur d’hommes, il le fut en tout temps. Possédant l’audace, l’énergie, l’esprit de suite et de prévision et par-dessus tout, une ténacité inaccessible au découragement.

L’unanimité des témoignages, tous positifs suite à ta disparition, y compris de la part de ceux que tu as combattus ou qui t’ont combattu est assez éloquente. En fait cette unanimité n’est pas seulement due au conformisme des sénégalais qui ne rappellent que les qualités d’un défunt. N’ont-ils pas dit qu‘Amath avait des adversaires mais jamais d’ennemis. Ceux qui t’ont côtoyé et ont bénéficié de tes conseils et de ta vision politique n’ont-ils pas contribué aux différentes alternances politiques obtenues par les sénégalais. N’as-tu pas convaincu les autres tenants de la gauche sénégalaise de s’allier à un libéral pour le salut du Sénégal. N’as-tu pas par la suite combattu ce même libéral, le président Wade, quand tu jugeas que le chemin qu’il empruntait contrastait avec les intérêts du pays. Tu as pu faire tout cela en maintenant des lieux fraternels, amicaux et cordiaux avec lui et sa famille. Cela témoigne à suffisance de ta constance, ton audace, et ta ténacité pour défendre les intérêts du Sénégal, et cette capacité de le faire sans pour autant haïr les gens ou te faire beaucoup d’ennemis.

Tu fais aussi partie des hommes qui rendent à une localité sa fierté. N’es-tu pas de Kédougou, la Terre des Hommes. Tu as porté en bandoulière les vertus pour lesquelles nos ancêtres ont décidé de nommer la ville Kédougou. Un Ké (homme) pas dans le sens machiste du terme, mais un miroir de valeurs enviables et de vertus qui transcendent les contingences individualistes, partisanes, ethniques ou régionalistes. Il nous est impossible de ne pas être fier, d’être de la même région et de la même ville ou de la même famille que toi.  Par ton vécu, tu as pu repositionner Kédougou dans la liste des contrées ayant fourni au pays des modèles parfaits d’humanité, de courage, d’utilité, de  talent, de dévouement, d’abnégation, de désintéressement aux attraits matériels et mondains etc. Pour les gens de ma génération et les plus jeunes, tu as représenté aussi bien un modèle qu’une crainte. La crainte de ne pas être à la hauteur de ton espérance et de tes attentes pour la jeunesse de Kédougou. Celle qui, en dépit des nombreux défis (pauvreté, éloignement, manque d’infrastructures, injustice sociale, etc.), devrait suivre ton exemple et s’offrir en – et servir de – modèle pour le pays. Nos grands frères et oncles qui t’ont côtoyé et que tu as formés avaient un tel respect pour toi qu’ils te hissaient déjà au niveau de héros national et de modèle. Ils nous ont inculqué ce grand respect à ton égard.

Suivons toujours le récit de Bembeya Jazz national, l’exemple de Morifing Dian Diabaté,  capitaine et conseiller de l’Almamy. Après la disparition de l’Almamy Samory Touré au Gabon, il ne retourna pas en Guinée bien qu’il en eut la possibilité, il creusa sa propre tombe à côté de celle de l’empereur pour qu’après sa mort on l’y enterrât, démontrant ainsi à la postérité la valeur d’un serment et ce que doit être une amitié.
Si le lieu de ton enterrement a soulevé une vague d’incompréhension de la part même de certains parents et amis, tu as démontré à travers ce choix ton attachement à l’amitié, et à la reconnaissance envers un terroir qui t’a beaucoup offert. Il suffit de réécouter l’émission de RFI “La Marche du Monde“ de Mars 2012 pour comprendre ton attachement à Saint-Louis. Cela dénote aussi au besoin ta conception d’un pays un et indivisible, au-delà des considérations ethniques ou régionalistes.

A cause de tout ce qui précède, j’ai choisi de célébrer ta vie plutôt que de pleurer ta mort, et voir ce que ma génération et moi pouvons en tirer comme valeurs, vertus, comportements et enseignements. Serons-nous à la hauteur de ton leg? Nous implorons le secours d’ALLAH pour l’être.

Je finirai par cette citation du Bembeya Jazz National: Ils ne sont pas morts ces héros et ils ne mourront pas.

Repose en paix cher grand frère et cher oncle. Tu as parfaitement joué ta partition dans ce monde. Chapeau.

Khassoum Diallo, Kédougou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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